Quand on aime le textile, on aime la diversité des motifs et des couleurs que la teinture apporte au tissu. Ce que l’on aime beaucoup moins, c’est la pollution qu’elle génère. La teinture est sans conteste, un problème majeur pour l’industrie textile. Depuis la fin du XIXe siècle, l’essentiel des colorants qu’elle utilise sont issus de la pétrochimie : souvent toxiques, parfois cancérogènes ou rejetés en partie dans les rivières, le constat est assez infligeant. L’alternative on la connait c’est la teinture naturelle à base de végétaux comme la garance ou le campêche. Bien connue et documentée la teinture textile par les plantes a peu de secret. Mais une autre teinture naturelle existe. Bien plus confidentielle et beaucoup moins répandue : c’est la teinture textile à base de champignons saprophytes.
Quelle est l’origine de cette technique ? Son procédé et son avenir ? Décryptage.
Une pratique ancienne, une tradition jeune
Les champignons saprophytes sont des organismes qui se nourrissent de matière organique morte ou en décomposition (à contrario des bactéries). Grâce à eux, il est possible de teindre le tissu avec une diversité chromatique étonnante, sans terre agricole ni pétrole.
La teinture fongique n’a jamais été une tradition tinctoriale d’importance comparable à l’indigo, mais elle existe depuis bien longtemps. D’après l’historienne Dominique Cardon1, spécialiste des techniques de teinture textile traditionnelles, l’usage de champignons dans la teinture textile remonterait au XVe siècle. Selon cette dernière, il ne s’agissait que d’applications ponctuelles et pas d’une véritable industrie, mais la technique existait bien. La véritable naissance de la pratique est bien plus récente, et presque… accidentelle. Au début des années 1970, Miriam C. Rice, artiste et professeure d’arts textiles en Californie, jette par curiosité une poignée d’Hypholoma fasciculare2, un champignon jaune qui pousse en touffes, dans un bain de teinture. Elle obtient une laine d’un jaune citron éclatant qui piquera sa curiosité. Miriam C. Rice décide de poursuivre ses expériences et devient pionnière sur le sujet. Elle publie plusieurs livres3 fondateurs et crée, en 1985, l’International Mushroom Dye Institute. Ses livres provoquent un véritable engouement et un renouveau de la pratique, particulièrement dans les pays nordiques où des symposiums internationaux Fungi & Fibre se tiennent encore tous les deux ans.
Deux procédés, une même idée
Alors la teinture textile aux champignons saprophytes comment ça marche ? Il y a deux procédés très différents qui permettent de teindre grâce aux champignons.
Le premier est artisanal : il utilise le champignon comme colorant. Concrètement, on cueille en forêt des espèces pigmentées; par exemple, le polypore des teinturiers (Phaeolus schweinitzii)4 ou encore le polypore hérissé5. On les chauffe dans l’eau, vers 75°C, sans les faire bouillir : les pigments du champignon s’échappent dans le liquide, comme dans un bouillon. On y plonge ensuite la fibre, préalablement mordançée6 pour aider le pigment à se fixer.
Le second procédé est plus technologique : il utilise le champignon pour fabriquer le colorant. Ici, on ne fait plus de cueillette. On cultive une moisissure productrice de pigment (Talaromyces purpurogenus pour le rouge, Thermomyces pour le jaune, Monascus pour les tons rouge-orangé) dans un fermenteur. Le mycélium, c’est-à-dire le corps filamenteux du champignon, croît en quelques jours et sécrète directement ses pigments. Il suffit alors de filtrer le bouillon coloré et d’en faire un bain de teinture.
Les résultats obtenus sont à la hauteur des colorants de synthèse. Et de façon surprenante les tests de solidité aux frottements, au lavage ou à la lumière sont très concluants. Toutes les fibres naturelles, protéiques ou végétales, intègrent bien ces colorations. Mais les fibres protéiques et en particulier la soie sont particulièrement réceptives. À basse température (30 à 60 °C) et parfois sans mordançage, celle-ci se teint de couleurs éclatantes.
Les avantages et les avancées
La littérature spécialisée attribue à la teinture fongique des avantages incroyables. Le tissu teint avec les champignons saprophytes présente, en effet, des propriétés antibactériennes, antioxydantes, anti-inflammatoires et même une protection anti-UV. Et pour ne rien gâcher, les déchets de champignons après teinture peuvent être utilisés pour créer de la pâte à papier, une technique déjà expérimentée par Miriam C. Rice.
Le potentiel est donc immense mais le passage à une utilisation à grande échelle n’est pas encore là. Plusieurs exemples et avancées sont cependant à relever.
En Inde, une étude de 2016 a démontré l’intérêt médical de sutures chirurgicales en soie colorées avec le pigment du Thermomyces. Elle a prouvé que plus l’extrait pigmentaire était concentré, plus l’action antimicrobienne était grande. Le développement de bandages et de masques est envisagé, mais la commercialisation est encore lointaine.
Il existe d’autres projets exploratoires réalisés par des artistes8 ou des biochimistes. Parmi eux, on peut citer celui de MycoColors en Allemagne ou de GrowInk en Angleterre. Le premier a montré qu’il était possible de faire une production en circuit fermé, c’est-à-dire de récupérer et de réutiliser le bain de teinture pour limiter les déchets. Quant au second, il expérimente autour d’encres destinées à l’impression textile qui se dégraderaient avec la fibre. Et puis il y a bien quelques entreprises. Au Pays-Bas, l’entreprise Fabulous Fungi propose des colorants textiles prêts à l’emploi, avec une palette en développement. Au Danemark, Chromologics se spécialise dans la teinture rouge avec des formulations dédiées au textile, à l’industrie alimentaire et à la cosmétique.
On est donc bien loin de l’industrialisation de masse et d’un procédé généralisé.
Mais avec toutes ces qualités, pourquoi la teinture fongique n’est-elle pas plus répandue ? Tous utilisent des variétés de champignons saprophytes différentes. Et avec à ce jour, seulement 5 % des espèces fongiques connues et répertoriées, la palette de couleurs reste donc presque entièrement à explorer. Il est estimé qu’il faut environ 100g de champignons pour teindre 100g de tissu de façon artisanale. Pour la teinture biotechnologique, le temps de fermentation et la purification du pigment coûtent encore cher pour une industrie focalisée sur le rendement et la productivité. De plus, chaque pigment de champignon réagit différemment selon la fibre mais aussi selon le type de tissu: un casse-tête pour l’industrie qui fonctionne avec des systèmes uniformisés et standardisés.
Le pari est donc audacieux. Faire “pousser” un colorant. Explorer la flore pour élargir les connaissances et mettre en place un système stable et reproductible qui répond aux exigences du marché. Améliorer les résultats sur le coton. Établir une palette de couleurs fiable…
Après un siècle de pétrochimie, la transition peut sembler difficile. Mais ce qui est certain, c’est que la nature continue de nous surprendre et de nous offrir des solutions.
- 1 – Dominque Cardon: Natural Dyes : Sources, Tradition, Technology and Science, 2007
- 2 – Hypholoma fasciculare: donne des jaunes vifs
- 3 – Let’s Try Mushrooms for Color en 1974, Mushrooms for Color en 1980, Miriam C. Rice
- 4 – Le polypore des teinturiers (Phaeolus schweinitzii): donne des jaunes, verts olive et bruns
- 5 – Le polypore hérissé: donne des oranges brûlés, roux-orangés, dorés et bruns
- 6 – La fibre est trempée dans un sel métallique (alun, fer, cuivre)
- 7 – Development of Antibacterial Silk Sutures Using Natural Fungal Extract for Healthcare Applications, M. Parthiban, G. Thilagavathi et S. Viju, Journal of Textile Science & Engineering, 2016
- 8 – Mushroom Color Atlas, Julie Beeler
Photo: Anna Kika – CC-BY2.0

