
de Edward Schunck 1840-1900 in Manchester
Au fil des siècles, la teinture indigo devient un pilier économique des pays européens. Prisé par la haute société, adulé pour la profondeur et la stabilité de sa couleur, l’indigo est un en enjeu pour les empires qui se le dispute à coup de boycott et de restrictions. L’arrivée de l’indigo synthétique n’y changera rien. Le bleu indigo est sans aucun doute une couleur de pouvoir.
Quand l’indigo des colonies déstabilise la République
Après la Révolution Française de 1789, le bleu devient couleur d’État, symbole de la rupture avec l’Ancien Régime et la monarchie (qui portait aussi du bleu royal, mais avec une autre signification). Le bleu tricolore, associé au blanc et au rouge, devient la symbolique de la nation. En 1793, alors que tout le pays se mobilise pour la guerre (Guerre des Pyrénées), c’est la crise. Des centaines de milliers d’hommes doivent être habillés et leur uniforme « bleu national », couleur de la République doit être teint. Il faut alors des quantités massives d’indigo. Or c’est précisément à ce moment que la France perd le contrôle de ses sources d’approvisionnement.
La révolution haïtienne (Saint-Domingue, principal producteur d’indigo pour la France) désorganise toute la filière dès 1791. La France se retrouve donc dans une situation ubuesque : la couleur même de la République, dépend d’un colorant dont elle ne contrôle plus l’approvisionnement car ses colonies se battent pour la liberté de leurs peuples. L’indigo devient simultanément un enjeu militaire (habiller les soldats), politique (incarner la République) et économique (alimenter l’industrie textile).
À la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, le commerce de l’indigo, comme celui du sucre, du café ou du coton, est au cœur de l’économie coloniale française. Napoléon hérite de ce système économique colonial bien établi, mais les guerres qu’il initie et le blocus1 continental (1806-1814) perturbe fortement ce commerce. Les ports français sont ruinés par la perte des approvisionnements coloniaux et l’Europe connait des pénuries quasi totale de produits comme l’indigo. Napoléon tente de stimuler l’industrie locale et de trouver des alternatives. Il encourage la culture de plantes tinctoriales dans l’hexagone. Il mandate que les uniformes des soldats soit désormais blanc. Mais les résultats sont mitigés. L’indigo est incontournable.

@Science Museum Group

Photo Oscar Mallitte – 1877
@Getty Museum Collection
La Révolte de l’Indigo
En Mars 1859, au Bengale, des milliers de ryots (paysans indiens) refusent de cultiver l’indigo pour les planteurs européens dans le district de Nadia. Exaspérés par les mauvaises conditions de travail et de rémunération imposées par l’empire britannique, les paysans indiens lancent l’un des mouvements les plus remarquables de l’histoire indienne. Les paysans attaquent les usines d’indigo à coups de lances et d’épées. Les femmes participent avec des casseroles et des ustensiles de cuisine.
La révolte, connue sous le nom de Nil Bidroha, la Mutinerie Bleue, se propage à travers le pays, les dépôts d’indigo sont
incendiés, les planteurs blancs prennent la fuite pour éviter d’être capturés ou même exécutés. L’armée britannique réprime le soulèvement par la violence. Mais c’est un tournant : pour la première fois, les colons sont contraints de négocier et le système des contrats forcés est partiellement aboli. Cette révolte est si significative que les historiens la définissent comme un élément précurseur qui aurait inspiré le principe de résistance non-violente de Mahatma Gandhi.
BASF contre la nature
La révolte paysanne n’est pas ce qui brise l’empire de l’indigo. La chimie s’en chargera.
En 1897, l’entreprise allemande BASF lançe avec succès son « Indigo Pure BASF » synthétique, après 17 ans de recherches intensives et un investissement de 18 millions de marks. Moins de vingt ans plus tard, 95 % de toute la production mondiale d’indigo naturel a disparu. Des générations de cultivateurs indiens, africains et antillais se retrouvèrent du jour au lendemain sans débouché. Une destruction économique à bas bruit, dissimulé dans un flacon de colorant.
Mais au delà de l’économie, l’arrivée de l’indigo synthétique2 est une véritable bombe à retardement environnementale. D’après le journal Le Temps (Genève, 2018) chaque année, pas moins de 50 000 tonnes d’indigo sont produites dans le monde, dont plus de 90 % destinées aux jeans. Ce colorant s’accompagne d’inévitables rejets de produits chimiques toxiques pour l’environnement et la santé, une des raisons pour laquelle cette industrie s’est rapidement délocalisée.

@Science History Institute – Digital Collections
Et demain ? La promesse d’une renaissance du bleu ancestral
L’indigo que nous aimons tous a une histoire multiple. Au delà de son caractère onirique et artisanal, l’indigo s’est forgé aux quatre coins du monde comme une teinture d’exception aux implications économiques, coloniales, culturelles et écologiques. Aujourd’hui remplacé par l’indigo synthétique, cette teinture ancestrale menace nos écosystèmes. Issu du pétrole et d’une dizaine de produits chimiques, (notamment l’aniline et le cyanure qui sont interdits en Europe et aux États-Unis), l’indigo synthétique, utilisé en majorité dans l’industrie textile, continue de polluer nos environnements. Mais la riposte s’organise. Au Japon, des artisans tentent de relancer cette filière. En France, l’entreprise française Pili produit de l’indigo écologique en faisant fermenter des sucres végétaux. Au Danemark, l’Université Technique du Danemark développe un indigo plus propre en injectant des gènes de la plante à la bactérie Escherichia coli…
Des marques comme 1083 ou MUD Jeans utilisent déjà ces procédés. L’histoire de l’indigo reste donc à écrire. Et la promesse d’un futur vertueux pour cette couleur, qui n’a décidément jamais été innocente, est en marche.
Notes:
1. Blocus continental (1806 – 1814) stratégie économique mise en place par Napoléon Bonaparte pour affaiblir l’Angleterre en l’isolant commercialement du reste de l’Europe. L’indigo des colonies anglaises est interdit en France.
2. L’ indigo synthétique contient notamment: benzène, aniline, cyanure de sodium, formaldéhyde, l’acide sulfurique.
3. Badische Anilin & Soda-Fabrik (BASF) utilisait des caricatures racistes des Indiens et des symboles hindous sur ses étiquettes de teinture car l’Inde fut l’un des premiers pays producteurs de teinture indigo.

Étiquette Teinture Indigo – Échantillon chimique
de Edward Schunck 1840-1900 in Manchester

Les mémoires du pli – Vol.01
Les cahiers du textile
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