Couturières anarchistes

Depuis l’accès des femmes au métier de couturière, l’activité est synonyme d’exploitation et de précarité. Journées interminables, salaires inférieurs à ceux des hommes et travail souvent relégué dans des ateliers surchargés ou à domicile, les femmes qui travaillent dans l’industrie du vêtement sont pour beaucoup pauvres. Loin des figures sublimées de la grisette ou de la midinette, que la chanson ou la peinture du XIXe siècle dépeint, la couturière vit et travaille dans des conditions déplorables.

Dans les années 1890, alors que la pauvreté et l’injustice sociale deviennent insupportables, l’anarchisme est le langage de la rébellion. Les femmes ouvrières s’engagent. Elles refusent l’idée de la soumission patronale ou de l’assignation au travail domestique et veulent participer au débat pour changer les choses. Entre la machine à coudre, l’atelier et la réunion militante, les couturières aspirent à une vie où le travail ne dévore pas l’existence. Leur histoire est celle d’une lutte pour l’émancipation des travailleuses et la remise en cause des hiérarchies de classe et de genre.

Un droit acquis

Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, le métier de couturier est une affaire d’hommes. Réservée officiellement à ces derniers, pour les femmes cette activité est avant tout domestique, une tâche parmi tant d’autres comme le ménage ou la cuisine qui existe à l’intérieur du foyer. Lorsque les femmes veulent en faire une occupation rémunérée, elles le font souvent dans l’illégalité.

Les choses changent en 1675, avec les Lettres Patentes du roi. Ces actes législatifs de l’Ancien Régime, émis par le souverain, rendent public un privilège ou un droit en l’attachant à un statut. Cette année là, pour la première fois, les femmes françaises obtiennent le droit légal d’exercer un métier dans le secteur de l’habillement et de créer une corporation. Elles ont enfin un statut et un métier reconnu.

Mais une rivalité avec les hommes, les couturiers originels, s’installe. La puissante corporation masculine des tailleurs obtient des limitations au cadre de l’exercice du métier par les femmes. Les amendements aux textes s’ajoutent au fil du temps, les femmes sont accusées de voler la clientèle et le prestige des couturiers et les procès sont courants. Les droits obtenus sont donc très encadrés. Il est établi que celles-ci ne peuvent confectionner que des vêtements pour femmes et enfants. Les hommes, eux, gardent le monopole en réalisant les vêtements structurés (corsets…) pour les femmes et les hommes; un commerce certainement plus juteux.

Les couturières anarchistes

Au fil des décennies, les lois et les statuts s’assouplissent et les couturières obtiennent de plus en plus de droits. La couture est un moyen de subsistance répandu, mais la Révolution industrielle transforme les femmes en une main-d’œuvre bon marché. À la fin du XIXe siècle, on compte environ 600 000 ouvrières1 du vêtement en France. Elles sont payées autour de 2 francs par jour, soit deux fois moins qu’un ouvrier masculin, travaillent 12 heures par jour (voire plus), et connaissent de longues périodes de chômage non rémunéré car le travail est saisonnier. En plus de la concurrence rude qui existe entre les ateliers de couture et les travailleuses à domicile, le statut des couturières est précaire.

L’ouvrière, une femme définie par le Code Napoléon comme une mineure à vie, est donc traitée comme une main-d’œuvre d’appoint, qui peut être mal payée et facilement licenciée en cas de crise. Le mouvement anarchiste naissant attire une partie de ces ouvrières : il dénonce à la fois l’exploitation patronale, l’État répressif et, sur le papier, la subordination des femmes. Louise Michel, figure de la Commune devenue anarchiste, multiplie les assemblées et les articles pour défendre les femmes de la classe ouvrière. Dans le journal « La Vengeance Anarchiste » qui paraît en 1883, Marguerite Leloup signe un article titré La Femme anarchiste. L’époque est à la révolte.
Et certaines femmes exploitées s’engouffrent alors dans le mouvement anarchiste pour revendiquer plus d’égalité. Couturières, drapières, bijoutières… les femmes prennent part aux grèves et aux actions.

Les revendications

Les revendications des femmes anarchistes des années 1880–1890 sont globales. Elles rejettent l’ordre établi et veulent changer leur place dans la société. Elles refusent le salariat et la figure du patron, dénoncent les salaires de misère et l’exploitation. Elles refusent le mariage et exigent l’émancipation sexuelle tout en dénonçant la stigmatisation de la prostitution (un recours fréquent chez les femmes pauvres qui n’ont pas d’autres choix, même lorsqu’elles travaillent). Elles réclament le droit à la parole dans la presse, sur les tribunes mais aussi dans les mouvements et les organisations politiques toujours extrêmement patriarcales.

Pour se faire entendre, elles utilisent la propagande (journaux, brochures, conférences, affiches), participent aux piquets de grève et parfois, pour une minorité, ont recours au vol ou au recel qui participe au soutien logistique du mouvement.

La répression, les arrestations et l’effacement.

La répression de début 1894 est une période de deux ans (1892-1894), pendant laquelle l’État français use de tous les moyens légaux ou moins légaux pour mettre fin au mouvement anarchiste. Les perquisitions et les arrestations se multiplient et les femmes ne sont pas épargnées.
Jeanne Adnet et sa sœur sont arrêtées pour association de malfaiteurs en lien avec un groupe anarchiste. Elle fera évader sa sœur de prison avant de s’enfuir pour l’Angleterre. Antoinette Cazal, tuberculeuse née d’une famille pauvre, est arrêtée pour recel puis acquittée. Elle meurt quelques années plus tard. Henriette Tilly couturière à Paris, trésorière du Comité féminin2, à l’origine d’un des premiers films féministes « Les Misères de l’Aiguille»3…  Toutes ces couturières anarchistes ont des positions et des actions tranchées pour revendiquer l’accès à des droits qu’elles n’ont pas.

Alphonse Bertillon, le père de la criminologie, les photographie lors de leurs arrestations et fait entrer ces couturières dans l’histoire… tout en les effaçant. D’après les historiens, beaucoup ont été invisibilisées par la police elle-même. Méprisées, noms mal orthographiés, associées au numéro de dossier de leur mari: les femmes ne sont pas considérées comme des figures importantes du mouvement. Et l’histoire les efface.

Les groupes anarchistes, comme tous les mouvements ouvriers ou politiques, minimisent la place des femmes. Reflet de leur époque, patriarcaux et misogynes, ils interdisaient souvent aux femmes de les joindre. Mais sans reculer, elles se sont nichées dans les organisations et ont ajouté leurs voix à celles des opprimés. Les couturières étaient-elles plus rebelles que les autres ouvrières ? Peu de documentation atteste de leurs parcours, mais on en retrouve quelques traces succinctes. Leurs revendications à la hauteur de l’exploitation qu’elles ont vécue méritent d’être connues.

Notes:
1. En 1866
2. Organisation anarchiste féministe
3. Un petit film muet de 14 min qui dépeint la dure vie d’une couturière. Il est considéré comme le premier film féministe

Couturières anarchistes

Fiches anthropométriques d’Alphonse Bertillon – Tirages sur papier albuminés – 1894
@Metropolitan Museum of Art

Les cahiers du textile - Vol.01 - Les mémoires du pli - Printemps 2026

Les mémoires du pli – Vol.01
Les cahiers du textile