Friperie - Marché du Temple - Marchands fripiers

CAHIER DU TEXTILE

Friperie, 8 siècles déjà

La seconde main se pratique depuis 8 siècles déjà. Le vêtement ne se perd pas, ne se jette pas: il se répare, se transmet et se revend. Devenue un véritable phénomène de société où que l’on soit sur le globe, la friperie a toujours été un marqueur social. Décryptage de ce concept.

Estampe, F. Freville, 1911 @Musée Carnavalet
Estampe, F. Freville, 1911 @Musée Carnavalet

Le vêtement de seconde main est l’une des formes de commerce les plus anciennes qui soit. Bien antérieure au prêt-à-porter, aux soldes ou à l’idée même qu’un vêtement puisse être jeté, le vêtement d’occasion était légion car le vêtement était tout simplement précieux. Alors comment et pourquoi ce cercle vertueux dont on retrouve la trace au Moyen-Âge, est-il devenu un vrai casse-tête pour les états ? Panorama de la fripe.

Un commerce né de la rareté

Lorsque l’on pense seconde main, on pense évidemment ‘friperie’. Et l’éthymolgie du mot nous dit tout. Il se compose de l’ancien français frepe, « chiffon », lui-même issu du latin faluppa (fibre, brin de paille, petite chose sans valeur): on parle alors de freperie ce qui désigne d’abord un ensemble de vieux vêtements et non un lieu. 
Petit à petit la signification du mot change pour indiquer la boutique où l’on vend ces vieux vêtements et ce glissement sémantique est d’importance. À Paris, le métier des fripiers devient une corporation et les status qui régissent la pratique sont définis. Alors qu’au Moyen Âge, chaque pièce de vêtement est produite, teinte et cousue à la main, le vêtement est sans contexte une denrée précieuse et rare. Son coût représente une part significative du budget des ménages et il est tout simplement inimaginable de jeter un vêtement ou une pièce textile. On reprise, on surteint, on retaille et surtout on transmet. Les vêtements des défunts sont réutilisés ou revendus. Les habits que la noblesse délaisse alimentent le marché de la revente. Rien ne se perd. Le vêtement est utilisé jusqu’à l’usure complète.
On distingue alors deux types de fripiers: ceux qui opèrent en boutique et ceux qui vendent dans la rue. Les marchands juifs, exclus des corporations de métiers jusqu’à la Révolution, y tiennent un rôle historiquement documenté car ils trouvent dans ce commerce parallèle une voie d’insertion économique. Le métier de la fripe consiste alors à redonner vie au vêtement en le restaurant entièrement, ce qui va bien au-delà de la simple revente.

La fripe comme acte politique

À la fin du XIXème siècle, le vêtement de seconde main entre en concurrence avec l’arrivée des grands magasins comme le Bon marché en France ou la Baie d’Hudson au Canada. Les artistes, les étudiants ou la bourgeoisie en quête d’excentricité font de la friperie un espace de choix où l’on se rencontre et où la valeur symbolique du vêtement se distingue de sa valeur marchande.
Mais c’est dans les années 1960-1970 que la seconde main prend une dimension culturelle singulière. C’est l’époque de la contestation et la contestation passe autant par le vêtement que par la manifestation. Porter des surplus militaires, c’est contester les guerres coloniales. Porter de la fripe, c’est refuser l’uniformité d’un prêt-à-porter en pleine expansion. La contre-culture hippie fait des friperies américaines, Goodwill, Salvation Army, des lieux de découverte et d’affirmation identitaire. En France, les puces de Saint-Ouen et le marché Dauphine jouent le même rôle. Cette génération est en quête d’une alternative au neuf standardisé.
Les années 1980 et 1990 introduisent un nouveau concept qui réinvente ou (re-market) encore la seconde main: le vintage. Désormais le vêtement à qui on donne une seconde vie, n’est plus simplement de l’occasion, mais de l’occasion sélectionné, daté, valorisé pour son appartenance à une décennie précise. Le marché de la fripe se segmente alors. D’un côté, les friperies solidaires (Emmaüs, Croix-Rouge, Renaissance au Québec) qui maintiennent l’accessibilité du vêtement à petits prix. De l’autre, des boutiques léchées qui font commerce d’anciens vêtements à des prix bien plus élevés.

La seconde main sur tous les continents

Le concept de la seconde main est international mais il existe sous bien des formes, des logiques et des statuts différents selon les régions du monde.
En Europe ou en Amérique du Nord, la fripe est avant tout un choix idéologique. C’est aujourd’hui une décision volontaire qui est passée d’une nécessité économique à un geste identitaire lié à une conscience écologique grandissante.

En Afrique, la situation est bien plus complexe. Principal récepteur des vêtements d’occasion provenant du monde entier, le continent est la plaque tournante de ce marché. Kenya (100 000 tonnes de vêtements usagés importés par an), Ghana (le plus grand marché de seconde main à Accra), Nigeria, Côte d’Ivoire, Tanzanie … tous ces pays reçoivent des tonnes de vieux vêtements chaque années et la rebellion commence à prendre forme.
En 2015, la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE) décide collectivement de mettre fin aux importations de vêtements d’occasion d’ici fin 2018. Mais le Rwanda n’attend pas et passe à l’acte dès 2016. Le pays multiplie par 12 les droits de douane sur les vêtements d’occasion importés (une hausse qui équivaut à une interdiction sans la nommer). Les États-Unis font pression et tous les pays membres font marche arrière… sauf le Rwanda. Le gouvernement argumente que ces importations massives freinent le développement de son industrie textile locale et porte atteinte à la fierté nationale. Dix ans plus tard, en 2025, le président Kagamé n’a abandonné le combat et a réaffirmé cette stratégie, le mettant au centre d’un véritable bras de fer économique avec les États-Unis.

En Amérique du Sud, la fripe est marché plutôt destiné aux populations à faible revenu. Par nécessité économique, la seconde main est à la fois une aubaine pour ceux qui achètent et un moyen de subsistance pour ceux qui vendent. Du Guatemala au Paraguay, le vêtement d’occasion est avant un commerce, bien loin des considérations de style ou d’écologie.

Mais aucun pays au monde n’a développé une culture de la fripe aussi dense que le Japon. Aujourd’hui, la chaîne de magasins 2nd Street, spécialiste de la seconde main au pays, compte près de 930 emplacements et ambitionne d’atteindre 1 500 boutiques d’ici 2035. À Tokyo, les quartiers de Shimokitazawa et Harajuku sont devenus des destinations mondiales de shopping vintage, attirant des acheteurs de Chine, d’Europe et des États-Unis qui viennent chercher des pièces de grands créateurs comme Yohji Yamamoto ou Issey Miyake introuvables ailleurs.
Ce qui distingue le modèle japonais, c’est moins le volume que l’exigence. Les pièces sont sélectionnées, classées et présentées avec soin. La seconde main japonaise a des standards de conservation exceptionnellement élevés, une approche qui rappelle la préciosité originelle du vêtement.

Une cartographie des tensions

Ce tour du monde révèle une tension fondamentale : la seconde min est à la fois un circuit de solidarité et un mécanisme de déversement des rejets occidentaux. Elle génère des emplois en Afrique ou en Amérique latine tout en détruisant des industries textiles locales. Elle est geste écologique dans les pays riches, mais déchets imposés dans les autres pays. Elle est culture vintage prisée à Tokyo et à Montréal, et « habits des morts » à Nairobi.

Malgré ce constat, le marché de la seconde main est en plein essor. En 2024, il était estimé à 190 milliards de dollars, selon les données de Global Market Insights et il devrait doublé à l’aube de 2030. Mais le paradoxe est profond: la croissance et l’engouement pour la seconde main ne freine pas celle de la fast fashion. Les enseignes à bas coûts venues de l’autre bout de monde inondent les marchés et nous sommes submergés de pièces dont la durée de vie est si courte qu’elles n’ont aucune perspective de seconde vie possible. La masse de vêtements achetés et jetés aussitôt est si gigantesque que les marchés récupérateurs, comme l’Afrique ou l’Asie, sont désormais saturés. En France, le problème est si prégnant qu’environ 4000 points de récolte de vêtements usagés seront peu à peu retirés dès Juin 2026: la récolte, le tri et le traitement des vêtements usagés étant devenus ingérables.

Alors au delà des considérations écologiques ou même humanistes, peut-être devrions-nous nous interroger sur notre relation au vêtement. Autrefois prisé et conservé avec soin, pourquoi avons-nous perdu cet amour du textile de qualité et du vêtement bien cousu pour s’entourer de pièces sans intérêt ? Pourquoi mettons-nous focalisons-nous notre attention sur des pièces sans signifiant, savoir-faire ou même identité ?
La seconde main n’est pas un circuit fermé. C’est un maillon d’une chaîne textile bien peu vertueuse qui semble êtrr dépassée par son ampleur. Tous les pays du monde sont concernés. Certains préfèrent cacher le problème, en envoyant leurs vêtements usagés le plus loin possible. D’autres croulent sous des montagnes artificielles qui modifient leurs paysages. Avant de penser seconde main, peut-être devrions nous répéter le mantra de Vivienne Westwood…

Buy less, choose well, make it last.

*Achetez moins, choisissez bien, faites-le durer.

Vivienne Westwood
Friperie - Marché du Temple - Marchands fripiers

Carte postale – Les Marchés de Paris (Marché du Temple). – Marchands Fripiers, Neurdein Frères, 1905
@Musée Carnavalet

Les cahiers du textile - Vol.01 - Les mémoires du pli - Printemps 2026

Les mémoires du pli – Vol.01
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