
Photo Agung Anom
Perché dans les collines de Karangasem à l’est de Bali en Indonésie, des femmes créent depuis des siècles un tissu unique aux propriétés magiques. Dans le village de Tenganan Pegringsingan, le gringsing, ou geringsing, est une étoffe de coton aux couleurs sombres et profondes, classée parmi les textiles les plus complexes du monde. Émanation d’une technique, d’une cosmologie et d’un territoire, c’est un tissu exceptionnel dont le savoir-faire est aussi remarquable que les propriétés qui lui sont attribués .
Un village hors du temps
Tenganan Pegringsingan n’est pas un village balinais ordinaire. Ses habitants, les Bali Aga, se considèrent comme les Balinais d’origine, descendants du royaume pré-Majapahit de Pejeng, antérieurs à l’arrivée de l’influence hindoue javanaise à la fin du XVème siècle. Leur société est régi par des règles sociales strictes et leur communauté s’organise autour de valeurs collectives fortes. Ces villageois vouent notamment un culte à Dewa Indra, le roi des dieux, maître de la foudre, de la guerre et seigneur du ciel. C’est précisément là, autour de cette divinité, que naît la légende fondatrice du gringsing, ce tissu sacré balinais.
Selon le mythe, Dewa Indra, ébloui par la beauté du ciel nocturne, aurait choisi les femmes de Tenganan pour en immortaliser la splendeur dans des motifs tissés. C’est par ce récit que la relation entre le tissu, ses productrices et le sacré, se structure; et c’est par cette légende que les bases de la palette de couleurs spécifiques du gringsing se construit (résolument sombre pour évoquer la voûte céleste).
La prouesse technique du double ikat
Ce qui distingue le gringsing sur le plan technique est documenté depuis le début du XXe siècle. En 1906, le voyageur néerlandais W.O.J. Nieuwenkamp est le premier Européen à le décrire formellement, après avoir acquis deux pièces à Tabanan pour le Musée Ethnographique de Leyde.
Pour mieux comprendre le processus de fabrication et l’origine de ce tissu, il remonte jusqu’au village de Tenganan. Il y découvre la technique du double ikat. Contrairement aux ikats ordinaires où seuls les fils de chaîne sont réservés et teints avant le tissage, ici la chaîne et la trame sont liées et teintes indépendamment selon un motif précis et préconçu. Le résultat final n’apparaît qu’au moment où les deux séries de fils s’entrecroisent sur le métier à ceinture. Les motifs doivent coïncider parfaitement. Une erreur sur l’un ou l’autre sens et la composition entière est compromise.
Dans le monde entier, cette technique n’est maîtrisée qu’en trois lieux : le Gujarat indien avec le patola de soie, le Japon avec certains tissages de Kurume, et Tenganan. En Indonésie, elle est exclusive à ce seul village.
Le processus de fabrication du tissu commence par la teinture. Les fils de coton filés à la main sont trempés dans un bain d’huile de kemiri (noix de bougie) et de cendre de bois pendant 42 jours, puis séchés 42 autres jours (un cycle répété jusqu’à douze fois, selon le chercheur Gillow). Ceci pour assurer la fixation optimale des teintures naturelles.
L’usage de la teinture à l’indigo est interdit au village : les fils sont donc envoyés au village voisin de Bug-Bug pour y être teints. De retour, l’indigo est sur-teint avec le rouge pour obtenir la couleur brun-rouille sombre caractéristique. La palette finale se limite à trois tons: rouge profond, noir-bleu et ivoire.
Il faut entre 2 et 5 ans pour réaliser une pièce de tissu gringsing. Le tissage en lui-même ne représente qu’environ deux mois de ce temps, c’est la préparation des fils qui est la plus chronophage.

Chaîne et trame en coton teint par réserve (double ikat), armure toile, fil couché recouvert de feuille métallique – Don de Mary F. Kefgen (M.90.22)
@LACMA
Motifs, symboles, cosmologie
On répertorie une vingtaine de motifs différents de gringsing, certains ne sont plus réalisés aujourd’hui. Entre compositions géométriques, étoiles à quatre branches, répétitions florales et représentations figuratives inspirées du wayang kulit*, la diversité est étonnante. Parmi eux, le motif wayang kebo est considéré comme le plus sacré ; c’est celui que portent les danseuses Rejang lors des cérémonies à Tenganan.
L’existence du gringsing dans les textes classiques confirme son ancienneté. Le Nagarakrtagama, poème composé en 1365 par le sage Prapancana, décrit les rideaux du char royal du roi Hayam Wuruk comme étant tissés en gringsing: une preuve que ce tissu circulait déjà comme matière de prestige à la cour de Majapahit.


Double ikat Gringsing, motif kota Mesir, Tenangan, Bali, Indonésien.
Acquis en 1960.
@The State Museums of World Culture – World Culture Museum
Un tissu magique qui traverse la vie
La vocation protectrice du gringsing est inscrite dans son nom. En effet : gering signifie maladie, sing signifie non. Littéralement, étymologiquement et rituellement, ce tissu est celui « qui éloigne le mal ».
À Tenganan, le gringsing n’est pas un simple tissu, c’est un acteur rituel. Le nouveau-né y est enveloppé lors de sa première coupe de cheveux ; l’adolescent qui entre dans l’association de jeunesse du village est en vêtu. Il accompagne la cérémonie du limage des dents, le mariage, et la préparation du corps avant la mort. Dans toutes les étapes de la vie, le gringsing accompagne et marque l’existence des habitants de Tenganan.

La mondialisation et le tourisme ont introduit de nouvelles dynamiques à Tenganan. Dix motifs modifiés ont été créés pour répondre à la demande commerciale (motifs padma, cakra, temple…) et la distribution s’effectue désormais via des boutiques d’art, des marchés et les réseaux sociaux. En 2025, la professeure d’anthropologie physique Etty Indriati de l’Université Gadjah Mada (UGM) publiait Vitalitas Tenun Gringsing Bali, ouvrage qui documente la philosophie sous-jacente aux motifs et à la technique, soulignant que le gringsing reste avant tout, selon ses propres termes, « un matériau culturel pour exprimer une expérience religieuse ».
Entre sacré et modernité commerciale, transmission et adaptation, le gringsing continue de se tisser avec exception.
Notes:
1. Wayang kulit: le théâtre d’ombres javanais-balinais.

Gros plan sur une femme tissant le tissu traditionnel balinais Gringsing dans le village de Tenganan – Photo Agung Anom

Les mémoires du pli – Vol.01
Les cahiers du textile



