
Douze microns. C’est le diamètre moyen d’une fibre de vigogne. C’est plus fin que soit le cachemire, que la soie et à peine plus épais qu’un cheveu humain divisé par six. Ce chiffre, établi par Quispe et ses co-auteurs dans Small Ruminant Research (Elsevier, 2009), n’est pas un argument marketing : c’est une donnée biologique qui conditionne les caractéristiques exceptionnelles de la matière obtenue. La rareté, le toucher, l’économie et l’histoire de cette fibre andine sont uniques. Décryptage.
Un animal que l’on ne possède pas
En Amérique du Sud, il existe quatre espèces de camélidés dont deux sont domestiques, le Lama et l’Alpaga, et deux sont sauvages, la vigogne et le guanaco. Le Vicugna vicugna vit entre 3 500 et 5 000 mètres d’altitude dans les Andes et ne se domestique pas. Dans des conditions climatiques extrêmes qui ont précisément produit, par sélection naturelle, la finesse exceptionnelle de son sous-poil, cet animal rare vit en liberté protégé par son environnement. Chaque animal produit 200 à 250 grammes de fibre par tonte; tonte qui n’est possible que tous les deux ou trois ans.
En comparaison avec un mouton australien qui produit 3 à 5 kilogrammes de laine par tonte tous les ans, la laine de vigogne est sans aucun doute un luxe singulier.
La chaccu : une technique qui précède les Incas
La méthode de collecte des fibres de vigogne n’en est pas moins remarquable. La chaccu, parfois orthographiée chakku, est une technique de rabattage collectif dans laquelle des centaines de personnes forment une ligne humaine pour encercler progressivement les troupeaux sauvages. Les animaux sont ensuite conduits vers un couloir central, tondu à la main, puis relâchés. À l’époque préhispanique, une partie du troupeau était abattu pour sa viande, son cuir et ses fibres. Mais désormais, le chaccu ne s’accompagne ni d’abattage, ni d’une captivité prolongée.
Selon les sources académiques, cette pratique précède les Incas. Mais sous cet empire, elle est organisée par l’État. Réservée à la noblesse et à l’usage rituel, la fibre de vigogne est réglementée, non par le marché, mais par le rang. La colonisation espagnole romp cet équilibre, ce qui précipite un effondrement démographique de la population des vigognes.


Crédit – Eleanor Briggs – Darwin Initiative
Du bord de l’extinction à l’Annexe II
Dans les années 1960, les estimations font état d’environ 6 000 vigognes survivantes sur l’ensemble de la région des Andes. L’espèce est au bord de l’extinction. Ce contexte mène à une prise de conscience et à l’inscription de l’espèce à l’Annexe II de la Convention CITES1 en 1994. Ce statut encadre strictement le commerce international de la fibre et impose une traçabilité de l’origine. Trente ans plus tard, la population comptabilise environ 350 000 individus, résultat direct des programmes de protection impliquant les communautés locales dans la gestion des troupeaux et l’organisation des chaccus.


@Saint-Louis Art Museum
Quelques microns
Pour situer la vigogne dans le spectre des fibres animales rares, les paramètres techniques sont éclairants. L’épaisseur d’une fibre de cachemire standard oscille entre 14 et 19 microns. Le qiviut, sous-poil du bœuf musqué arctique, se situe entre 15 et 18 microns. La vigogne, avec 12 à 14 microns en moyenne, a la fibre plus fine.
Cette finesse extrême de la fibre est ce qui en fait sa qualité et son exception. Mais c’est aussi une contrainte pour sa transformation. En effet, une fibre aussi fine et courte présente mécaniquement des défis importants au filage et au tissage. Les techniques utilisées restent peu documentées mais ce que l’on sait, c’est que la filière se structure en deux logiques distinctes.
Une production locale encadrée et réglementée dans les États péruvien, bolivien et argentin. Les droits de production et de commercialisation sont organisés par des coopératives communautaires.
Une fibre brute en grande partie exportée vers des manufactures européennes, principalement italiennes.
Le label Vicuña est protégé par un accord international signé entre le Pérou, la Bolivie, l’Argentine et le Chili (Convenio para la Conservación y Manejo de la Vicuña, 1979, reconduit) et interdit toute utilisation du nom sans certification. La marque Loro Piana, acquis par LVMH en 2013, est le principal acteur connu sur ce segment. Avec 5 000 à 7 000 kilogrammes produits annuellement dans le monde, la vigogne n’alimente pas une industrie. Elle alimente une exception.
La laine de vigogne est un joyau. Soyeuse, fine et d’une jolie couleur caramel, cette laine ne connait pas de comparaison. Mais alors qu’elle faisait partie intégrante des traditions locales des Andes, elle est aujourd’hui l’appanage des pays européens. Produite dans les paysages d’Amérique du Sud, sa transformation et ses profits ne reviennent pas à la région. En 2022, une étude2 effarante révèle que seul 3 % de la valeur totale générée par la chaîne de la laine de vigogne, reviennent aux producteurs des Andes. Le reste est divisé entre les manufactures italiennes, les maisons de luxe et les marchés européens et asiatiques.
La vigogne est un animal andin. Le produit fini, lui, appartient à un autre monde.
Notes:
1. Convention on International Trade in Endangered Species of Wild Fauna and Flora (CITES), traité international signé en 1973, par 183 pays qui réglemente le commerce des espèces menacées via un système de trois annexes (I, II, III) selon le niveau de protection requis.
2. Étude du Conseil national des enquêtes scientifiques et techniques du gouvernement argentin

Vigognes au Pérou dans les Andes – Photo Maria Camila Castaño

Les mémoires du pli – Vol.01
Les cahiers du textile



