
@Museum of World Culture, Suède
Entre symboles et motifs audacieux, le mola est bien plus qu’un textile : c’est un langage visuel qui raconte l’histoire et les croyances d’un peuple, les Gunas de la côte caraïbéenne du Panama. Chaque point de ce tissu est cousu à la main et crée un jeu de révélations de couleurs et de formes, grâce à la technique de l’appliqué inversé. Des siècles de savoir-faire et de luttes entourent ce tissu. Décryptage.
Un peuple, un territoire, un tissu
Les Gunas (Kunas ou Cunas) occupent la Comarca Gunayala, un territoire autonome du nord-est du Panama. Estimée à 300 000 personnes, leur population vit sur trois zones distinctes : l’archipel de San Blas (environ 350 îles dont une cinquantaine habitées), le Darién (jungle continentale à la frontière colombienne) et en Colombie.
En dulegaya, la langue guna, le mot mola s’applique aussi bien au tissu qu’au vêtement en lui-même. On utilise donc le mot pour désigner à la fois le panneau brodé et la blouse qui en est faite. Cette blouse comporte deux panneaux : l’un pour le devant, l’autre pour le dos. Les deux se ressemblent mais ne sont jamais identiques. Cette différence intentionnelle est constitutive de la tradition.
De la peau au tissu
Avant le contact avec les Européens, les femmes Gunas ne portaient pas de blouse. Elles couvraient leur torse de peintures corporelles avec des motifs géométriques ou des formes inspirées du monde naturel. Ces représentations étaient un signe d’appartenance communautaire ainsi qu’une façon d’inscrire les corps dans la conception de l’Univers du peuple.
L’arrivée des missionnaires espagnols modifie cette pratique. Les femmes doivent couvrir leur torse et elles adoptent la blouse en y intégrant les motifs autrefois peints sur la peau. À l’origine, les blouses reprennent fidèlement les formes géométriques de la peinture corporelle. Puis, avec l’accès aux cotons industriels importés, la technique évolue. Les femmes Gunas inventent l’appliqué inversé, une méthode qui va véritablement définir le mola.


Panneau, motifs oiseaux et poissons, coton, appliqué inversé, appliqué, broderie. Devant et dos. Peuple Guna. XXème siècle. @The Cleveland Museum of Art
La technique : couper pour révéler
Un mola se construit en couches. De deux à sept épaisseurs de coton de couleurs différentes sont superposées et faufilées ensemble. La couturière découpe alors dans la couche supérieure. Elle retourne les bords de chaque incision, les coud à la main pour révéler la couleur de la couche inférieure. Chaque forme est donc “entourée” d’une ou plusieurs ligne(s) de couleur différente qui créent une profondeur visuelle. Pour compléter, des appliqués et des touches de broderie sont souvent ajoutés .
Aujourd’hui, tous les matériaux utilisés pour la réalisation des molas sont importés : coton, fil, aiguilles, ciseaux. Aucun n’est autochtone. Le mola est une forme d’appropriation inversée : en utilisant les outils du colonisateur, ce peuple a créé une technique et un style pour produire une culture qui lui est propre.
1918–1925 : le mola devient résistance
En 1903, le Panama déclare son indépendance. La nouvelle république entend construire une identité nationale unifiée et déclenche une politique d’assimilation forcée. Les Gunas sont la cible de persécution policière, la mission étant de supprimer toutes les pratiques culturelles qui les différencient : médecine traditionnelle, cérémonies de puberté féminine, rassemblements communautaires… Et le vêtement traditionnel.
Porter un mola devient un acte interdit et les femmes qui s’y refusent sont battues ou emprisonnées. Mais les femmes continuent de les coudre et la blouse mola devient un véritable acte politique. En mars 1925, après une insurrection qui fait 27 morts, un accord est signé. Le Traité de Porvenir reconnaît l’autonomie Guna et la région Guna Yala est officiellement constituée en territoire autonome en 1938.
Dans les années qui suivent, les chefs communautaires encouragent activement le port du mola. Selon la chercheuse Diana Marks, les femmes, en portant leur blouse, « soulignaient la singularité du peuple Guna et renforçaient l’identité Guna. »
Ce que les motifs disent
Les motifs du mola représentent des animaux (oiseaux, tortues, poissons, singes), des plantes, ou des scènes de vie quotidienne. Ils font aussi références à la mythologie propre à la culture Guna et dépeignent parfois des scènes historiques. Il n’existe pas de motif hiérarchiquement supérieur, ni de mola « type ». Chaque panneau est une composition originale. Les femmes commencent à coudre durant l’adolescence et continuent toute leur vie. La confection est souvent collective, des moments pendant lesquels les femmes commentent, échangent sur les choix de couleurs, de formes, de composition.

@Museum of World Culture, Suède

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En plus d’être une technique de couture et de broderie unique, le mola est un vêtement chargé d’histoire, d’identité et de revendications. Pratique vivante, transmise de femme en femme depuis l’adolescence, il a connu l’interdiction gouvernementale et la répression policière, avant d’intégrer les collections d’art occidentales dès le début du XXème siècle. Aujourd’hui symbole de la diversité de la culture panaméenne, la blouse mola s’inscrit fièrement dans le patrimoine du pays avec notamment un musée qui lui est consacré. La revanche par le textile d’un peuple opprimé.

Panneau textile mola du Panama – 1967
@Museum of World Culture, Suède

Les mémoires du pli – Vol.01
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