
Pinna nobilis – Estampe
@Collections spéciales de l’Université d’Amsterdam
En Méditerranée, au fond de la mer, un mollusque nacré produit de la soie. Des fils brillants que l’on utilise pour tisser des textiles uniques au monde ! La Pinna nobilis est un coquillage qui sécrète des filaments protéiques afin de s’ancrer dans les fonds marins. Récoltés, peignés et filés, ces filaments deviennent un tissu d’un doré naturel, léger et chaud, l’un des matériaux textiles les plus incroyables dont nous avons jamais entendu parler.
Un mollusque qui produit des fibres textiles
Pinna nobilis est le plus grand bivalve de la mer Méditerranée. Doté d’une coquille pouvant atteindre 120 cm, il vit entre 0,5 et 60 mètres de profondeur, dans les fonds sableux. De forme triangulaire, sa pointe s’enfonce dans le sédiment ne laissant que son ouverture émerger vers la lumière. On trouve sa trace dès le XVIème siècle, lorsqu’il est documenté en 1599 dans une gravure représentant le cabinet de curiosités de Ferrante Imperato. Ce pharmacien napolitain, célèbre pour sa pièce remplie d’espèces en tout genre, présentait en effet le mollusque suspendu au plafond.
Pour se fixer et ne pas être emporté par le courant, le mollusque produit un organe d’ancrage. Il s’appelle le “byssus”. C’est un ensemble de filaments protéiques (à base de quinone et de kératine) sécrétés par une glande située dans le pied de l’animal. Ces fils s’agrippent aux rochers et c’est ce qui est récolté pour être filé. Dans les textes antiques, le mot « byssus » désignait d’abord un lin fin produit par les Égyptiens. Ce n’est qu’au XVIème siècle que ce terme a été appliqué aux filaments de Pinna, par analogie avec les textiles fins de l’Antiquité.
De plus en plus rare, la Pinna nobilis figure sur la liste rouge de l’UICN des espèces en danger critique d’extinction. Menacée par la propagation d’un parasite, le mollusque est protégé par la Directive Habitats européenne 92/43/CEE. Dans l’ensemble des pays membres de l’Union Européenne, sa récolte est interdite. Son prélèvement sans autorisation est un délit.

Pinna nobilis Linnaeus, 1758
@The Trustees of the Natural History Museum, Londres, UK

Paire de gants – Spécimen conservé ; Pinna nobilis Linnaeus, 1758, Sardaigne.
@Muséum national d’histoire naturelle de Bâle
Le processus de fabrication
Felicitas Maeder, Docteur à l’Université de Bale en Suisse, a fait de la Pinna nobilis son sujet de recherche. Avec le Projet Sea-Silk du Muséum d’Histoire Naturelle de Bâle, elle est parvenue a répertorier l’histoire de cette soie de mer et a inventorié les objets encore existants. Elle a recensé plus d’une soixantaine de pièces textiles en soie de mer, datant du XIVème au XXème siècle.
D’après l’article « Bissus » de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1751-1765), Aristote nommait déjà ces filaments « soie des coquilles » et précisait qu’on pouvait les filer.
Le processus de fabrication commence par la plongée. Les femmes récoltent les filaments sous l’eau, sans tuer l’animal (ils étaient apparemment consommés aux siècles précédents), puis ils sont nettoyés et séchés. Une fois peignés avec une carde à laine, les filaments sont tordus ensemble avec un fuseau en bois. Le fil est ensuite tordu à plusieurs reprises, jusqu’à atteindre la résistance nécessaire au tissage. Le tissu obtenu est extrêmement léger et chaud, sa couleur naturelle est brun caramel.
D’après les historiens, ce savoir-faire a toujours été transmis entre femmes. Pourquoi ? Aucune source académique ne le documente clairement. Mais il semble qu’un serment lie les praticiennes de cet art: le produit réalisé ne peut jamais être vendu, il se donne. Il se dit même, selon la légende, que celles qui auraient rompu ce pacte auraient connu des destins catastrophiques.
Dans les langues méditerranéennes, la fibre issue de la Pinna nobilis a plusieurs noms. En Sardaigne, on l’appelle lana di pescie, laine de poisson. Ailleurs on préfère ‘soie marine’ ou ‘or de Chypre’. En Sardaigne, à Sant’Antioco, quelques artisanes comme Chiara Vigo perpétuent la tradition. Elle pratique, l’art du bisso marino, (le nom italien de cette soie marine) et en est la gardienne la mieux documentée. Ses travaux sont conservées au Museum der Kulturen de Bâle et au Musée National des Arts de Rome. Et comme le veut la tradition, elle a transmis la pratique à sa fille.

L’histoire du textile est celle d’une curiosité sans limite : des humains qui regardent le monde et se demandent comment en faire un tissu. La soie de mer en est la parfaite illustration. Aller chercher des fibres sur des mollusques enfoui dans la mer, les transformer pour en faire du tissu, n’est-ce pas extraordinairement créatif ? Chaque fibre textile est le résultat d’une observation, d’une inventivité, d’un geste et d’une technique. Le byssus en est l’une des expressions les plus improbables, l’une des expressions les plus belles.

Chiara Vigo – Photo Giulio Gigante, 2016

Les mémoires du pli – Vol.01
Les cahiers du textile
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