Egungun ou la puissance cachée du tissu
Quand la culture et la spiritualité offrent aux tissus des pouvoirs extraordinaires, on ne peut qu’être émerveillé. Coloré, magistral et théâtral, le costume Egungun drape le Nigeria et la communauté Yoruba d’une aura mystique où le passé et l’avenir s’associent pour dessiner le présent.

Festival Vodun Days, Janvier 2026
@Wikimédiens du Bénin
Le danseur Yoruba qui a l’honneur de revêtir le costume Egungun est investit d’une mission: faire le pont entre les vivants et le monde spirituel. Dans cette tradition ancestrale du Nigeria du Sud-Est, le costume coloré et imposant qui invisibilise entièrement le corps incarne, par le tissu, la présence des ancêtres pour mieux communiquer avec eux, lors de festivals et de rituels incroyables.

Coton, laine, bois, soie, textiles synthétiques indigo et aluminum.
139.7 x 15.2 x 160 cm.
@Brooklyn Museum, Cadeau de Sam de Hilu

@Brooklyn Museum, Cadeau de Sam de Hilu

Yoruba, Nigeria,
coton, velours, flannel, cuir, bois, cauris, métal
152.4 x 58.4 x 40.6 cm
@Cleveland Museum of Art –
Cadeau de Katherine C. White

Oyo, nord-ouest du pays Yoruba,
Perles, tissu, fibres, coquillages, fil métallique, cauris, Photographe Judy Cooper, 1996 Courtesy of NOMA
Invoquer les ancêtres
Dans la langue Yoruba, Egungun signifie puissances ou pouvoirs caché(e)s. La plus ancienne trace retrouvée de ce costume daterait du XVIIe siècle et atteste de l’importance de ce vêtement qui n’a jamais disparu de la culture du pays. D’abord significative de la région du sud-est, le costume Egungun s’est diffusé dans tout le Nigeria mais aussi au-delà (Bénin par exemple) pour devenir un symbole de spiritualité et de communauté.
Richement décoré, le costume Egungun est une véritable explosion textile où chaque région exprime sa créativité avec des variantes propres. Visuellement intriguant, artisanalement exceptionnel, le costume Egungun transforme les tissus onéreux ou pas pour créer des figures spirituelles incroyablement fortes.

Un costume codifié
Extrêmement diversifié dans sa réalisation et son expression, le costume Egungun est cependant toujours composé des mêmes éléments: un support de tête en bois, le corps du costume, un voile et des ornements.
Le support de tête
C’est une planche de bois horizontale, enveloppée de tissu sur laquelle s’attache l’ensemble du corps. Le tissu utilisé est souvent tissé à la main.
Le corps du costume
La partie principale du costume est constitué de multiples couches de bandes de tissus. De couleurs, de matières et de longueurs variées, elles sont cousues et suspendues à la planche et sont organisées en deux sections: une couche intérieure et une couche extérieure.
La couche intérieure, attachée au support en bois, est traditionnellement composée de bandes de coton filé à la main et teint à l’indigo appelés aso-oke. Alors que la couche extérieure est un agencement surprenant de bandes de tissus appelées lappets: des tissus choisis pour leur prestige et leur éclat, comme des velours importés, des damas, de fausses fourrures, des tissus imprimés, de soies ou des madras.
Le voile facial
Dans la tradition Egungun, l’entièreté de la personne est cachée. La tête est donc dissimulée derrière un panneau de maille ou un voile de cauris ( petits coquillages, symbole de richesse ) qui permettent au danseur de voir tout en cachant son visage. Son identité s’efface pour mieux accentue sa transformation spirituelle.
Les ornements
Perles, pièces de monnaie, os d’animaux, plumes, cornes, amulettes en cuir ou en métal, toutes sortes d’objets sont fixés sur le devant du costume en guise de protection mais aussi pour symboliser la connexion avec l’au-delà.

Symbolisme & mysticisme
Le costume Egungun est rempli de symbolisme. Dans la culture Yoruba, le tissu est central. Plus un vêtement est élaboré, plus il reflète le pouvoir et le status social de celui qui le porte. Les couches superposées de bandes de tissus que l’on retrouve dans le costume Egungun symbolisent selon la tradition les bénédictions qui se sont accumulées génération après génération. Elles permettent au danseur de mieux communiquer avec le monde spirituel pour mieux habiter les ancêtres. Les couleurs vives de la couche extérieure symbolisent, quant à elles, la richesse appropriée pour le bien de la communauté, tandis que les couches intérieures évoquent la tradition.
Lors des festivals ou rituels, le danseur masqué tourne rapidement sur lui-même pour faire voler les lappets et créer une « brise de bénédiction”. Les mouvements du danseur exposent les comportements de la communauté ( immoraux ou pas ) pour encourager une conduite vertueuse. La danse se termine par des messages, avertissements et bénédictions livrés aux spectateurs par les Egungun.
Le costume et la tradition Egungun sont vivants et actuels. Au fil des années, la tenue s’est enrichie de matériaux venus du monde entier, de techniques toujours plus poussées et de couleurs toujours plus éclatantes. Témoin de la force et de l’importance de la spiritualité des Yorubas, ce costume incroyable est le reflet du temps qui passe et du lien que cette communauté entretient avec ses défunts. Il utilise le tissu comme un vecteur, comme un talisman aux pouvoirs extraordinaires de transmission et de bénédictions. Quelle poésie !

Costumes Egungun – Festival Vodun Days – Arène de Ouidah – 2025

Les mémoires du pli – Vol.01
Les cahiers du textile



