Kantha, l’art de faire revivre les guenilles
Le kantha est une tradition textile du Bengale qui donne une nouvelle vie aux tissus usés. Loin d’être une simple technique de reprisage, c’est une pratique conscientisée fondée sur le recyclage, la couture et la transmission pour transformer des vieux vêtements ou des chiffons en de nouvelles pièces choyées et brodées.





Région, origines et étymologie
Le kantha est né dans le Bengale historique (région aujourd’hui partagée entre le Bangladesh et l’État indien du Bengale-Occidental). L’appellation viendrait du sanskrit kontha, qui signifie chiffons, guenilles ou vêtement rapiécé; une étymologie qui nous dit exactement le but premier de la pratique : recycler d’anciens saris ou autres tissus usagés pour en faire de nouveaux objets textiles. Désignant à la fois l’objet et la technique de broderie utilisée, le kantha endosse des caractères et des styles diversifiés intrinsèquement liés aux différents districts créés à la naissance du Bangladesh en 1971.
Le kantha est une tradition ancienne mais difficile à dater. Certaines sources font référence à des apparitions littéraires datant du XVIe siècle. D’autres évoquent une pratique millénaire, sans que cela soit établi. La datation reste débattue et les plus anciennes pièces matérielles documentées dans les collections occidentales remontent surtout au début du XIXe siècle.
Techniques et savoir-faire des femmes
Le processus traditionnel commence par la superposition de vieux tissus, souvent des saris ou de dhotis usagés. Les femmes les maintiennent d’abord par des points de bâti et des poids, puis brodent des motifs au fil coloré eux aussi récupérés ou recréés à partir des vieux tissus. Les espaces restants sont remplis de fines lignes constituées de points avant, le point de base1, ce qui donne au kantha une texture particulière. Avec de petites rangées régulières de points à travers les couches de tissu, le motif prend vie et permet d’assembler les couches pour créer un tissu épais, parfois chaud selon l’épaisseur et durable.
Réalisé dans l’espace domestique par les femmes, souvent à même le sol, le kantha sert à confectionner des couvertures, des langes pour les nouveau-nés ou des nappes. L’idée est de créer de nouveaux objets textiles fonctionnels pour le quotidien sans rien gaspiller. Le style est minimaliste et graphique mais peut demander plusieurs jours de travail car tout est entièrement fait à la main.
De nombreuses variations existent avec des dimensions et des usages différents. Les Bayton kanthas servent, par exemple, à couvrir les livres, les Durjani kanthas sont de tout petits carrés pour protéger les portefeuilles et la liste s’allongent aussi selon les régions. Le nakshi kantha (de naksha: motif) est une des variantes du kantha les plus connues. Narratif et mémoriel, il est célèbre pour ses compositions très décoratives qui illustrent des scènes de la mythologie hindoue ou qui représentent la faune et la flore locales dans un style dense et élaboré. Traditionnellement réservé aux événements particuliers de la vie, le nakshi kantha est offert pour les naissances, les mariages ou les cérémonies rituelles. Sa réalisation demande des mois de travail et le résultat obtenu s’apparente a une fresque colorée et détaillée qui laisse pleinement la place aux motifs. Le nakshi kantha a ainsi une valeur plus affective qu’utilitaire et s’inscrit davantage dans un geste de transmission.




Modernité et renouveau
Au XXe siècle, le kantha change de nature. Reconnu peu à peu par les artistes et institutions culturelles, il sort de la sphère intime des foyers pour devenir un art populaire et un commerce. Désormais considéré comme un marqueur d’identité nationale et un moyen de subsistance des femmes rurales de la région, sa reconnaissance s’impose comme une spécificité à célébrer. Alors que la tradition était presque confidentielle, le Bengale rural a complètement revitalisé la création. Selon une citation de Shamlu Dudeja dans un article de la BBC2, la région compterait aujourd’hui plus de 30 000 artisanes qui brodent le kantha pour répondre aux besoins des designers de mode qui l’ont redécouvert.
Deux pratiques cohabitent: un marché de produits brodés au kantha stitch sans considération de recyclage (coussins, sacs…) qui sont principalement destinés aux touristes; une création haut de gamme qui reprend les codes et le savoir-faire pointu de la tradition.
Au Bengale Occidental et au Bangladesh, le kantha a obtenu une indication géographique. Cette distinction importante pour la préservation de l’artisanat reconnait l’appartenance d’un savoir-faire à un territoire, en définissant clairement ses caractéristiques et ses spécificités. Comme le Gringsing en Indonésie, la technique du kantha est donc établie comme une pratique unique, développée au Bengale et au Bangladesh.
Entre tradition et imaginaire, les brodeuses de kantha transforment les matériaux dévalués en des œuvres chargées de symboles et d’héritage. Bien plus qu’une technique de broderie et de récupération, c’est une mémoire textile du Bengale, née de l’économie du geste et du recyclage. Son nom, lié aux chiffons, rappelle que la beauté peut naître de la réutilisation. Sa créativité, portée par des générations de femmes, exprime la force d’un savoir-faire qui a traversé les ruptures politiques et les frontières. La mode actuelle et la décoration de la région s’en sont emparées, soufflant un vent nouveau sur la technique.
Notes:
1. Il existe une grande variété de points, comme le Chatai Phor (points parallèles), le Kaitya Phor (points parallèles en angle pour créer un effet tourbillonnant) …
2. The stories hidden in the ancient Indian craft of kantha, Kalpana Sunder, BBC, Oct 2022

Nakshi Kantha, quilt cérémonial, coton, broderie, XIXe siècle, Inde, Bengale, 224.2 x 134.6 cm
@The Cleveland Museum of Art, don de William E. Ward en mémoire de sa femme Evelyn Svec Ward.

Les mémoires du pli – Vol.01
Les cahiers du textile





